Cérémonie du thé - Un amour de Kazuko, maître de thé (roman) Chadô, la voie du thé

   

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Extrait de Un amour de Kazuko, maître de thé, roman en chantier de Philippe Costa

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Vous avez déjà lu ou non des textes explicatifs sur le chanoyu (cérémonie du thé). Cette page vous en fait vivre un au travers de l'extrait d'un roman : Un amour de Kazuko, maître de thé (Copyright © Editions Gunten, 2014, tous droits réservés).

 

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N.B. : il ne s'agit pas du début du roman, mais encore une fois d'un extrait.

 

*

 

Le lendemain, à 15 heures, Fabien entra dans le petit café de Kawaramachi où Madame Nakamura lui avait donné rendez-vous et s’y attabla. Elle arriva quelques instants plus tard, se dirigea vers lui sans hésitation et lui tendit la main. Elle était petite et légèrement ronde, pas belle au sens des canons habituels, mais d’un charme certain et d’un abord particulièrement chaleureux et enjoué. Son visage souriant et agréablement potelé était encadré par des cheveux mi-longs coupés au carré et elle portait la frange presque au ras des sourcils. Ses yeux et ses gestes étaient vifs et son allure déterminée. Fabien eut du mal à lui donner un âge. Il lui sembla qu’elle devait approcher la fin de la quarantaine, mais compte tenu du fait que les femmes japonaises paraissent souvent dix ans de moins, il pensa qu’elle pouvait peut-être friser les soixante ans.

Après avoir échangé quelques paroles formelles et commandé leurs boissons, ils en vinrent à l’objet de leur rencontre. Madame Nakamura demanda à Fabien :

— Alors, dites-moi comment je peux vous aider.

— Voilà, je cherche à entrer en contact avec des groupes de minyô pour un documentaire TV. Jacques m’a dit que vous étiez la bonne personne et que vous pourriez m’aider.

Elle réfléchit un instant.

— Pour ça, moi non, pas vraiment, mais vous devriez rencontrer Kazuko Yoshii. Je sais qu’elle connaît des associations folkloriques. Elle joue du koto et du shamisen, à merveille d’ailleurs ! L’année dernière, elle a été conseillère artistique pour une émission sur le folklore sur NHK. Elle jouait aussi du shamisen avec l’un des groupes. C’est la première disciple de Tsuda-sensei. Tsuda-sensei c’est le iemoto [1] de l’école jiuta. Elle est professeur de koto et de shamisen, elle aussi… Je veux dire Kazuko. On se connaît depuis longtemps elle et moi. Nous avons lié amitié par le thé… par Urasenke... Urasenke, c’est une école de thé très célèbre au Japon. Nous en sommes membres toutes les deux. Ce n’est pas très loin d’ici, à Kamigyô-ku…. Son père était aussi un homme de thé. Il est décédé au début de l’année, ça fait presque un an. Il me conviait souvent à ses chanoyu. Le Docteur Jirô Yoshii, ça ne vous dit rien ?

— …

Fabien fit mine de ne pas comprendre ce qu’il avait parfaitement compris. Madame Nakamura poursuivit :

— Il était le médecin-chef de l’Unité 1682 en Mandchourie pendant la guerre. Oh, il est mondialement connu !

— Ah si si si, effectivement.

— Avec un passé comme le sien, il a enseigné à l’Université de Kyôto pratiquement jusqu’à sa mort. C’est comme ça !… Ca peut paraître révoltant mais ici ça ne choque pas grand monde… Et il est mort dans son lit sans jamais avoir été inquiété. Quand je suis allée chez les Yoshii la première fois, j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, je ne savais rien de tout ça. Et je n’en ai rien su encore pendant des années après. Et puis ses chanoyu étaient remarquables ! Le cadre y est certainement pour beaucoup mais ses chanoyu aussi étaient parfaits, ça il faut le reconnaître. Nakasone y a participé plusieurs fois. Leur jardin et leur sukiya sont absolument magnifiques. Et Kazuko-san, c’est une femme vraiment exceptionnelle, très secrète, très mystérieuse mais très très droite aussi et extrêmement rigoureuse et scrupuleuse. Je crois que c’est l’école du thé qui l’a formée. Elle a aussi une grande passion pour ses élèves, elle leur consacre pratiquement tout son temps, surtout maintenant que le Docteur Yoshii est mort.

— Excusez-moi, elle enseigne aussi le chanoyu ?

— Non non, je voulais parler de la musique. Pour le chanoyu, Kazuko a pris la suite de son père et elle en connaît autant que lui, sinon plus. Quand il était vivant, elle était pratiquement toujours son assistante. Vous savez, la cérémonie du thé, c’est beaucoup beaucoup de choses à apprendre, vous ne pouvez pas imaginer !… Ou peut-être que si, si vous connaissez bien la culture japonaise, excusez-moi…

— Non, le chanoyu ça reste l’une des mes nombreuses zones d’ombre, Yoshimi-san… Pardonnez-moi, vous permettez que je vous appelle par votre prénom ?...

— Oui oui , bien sûr, je connais les coutumes françaises !

Yoshimi s’interrompit un instant et reprit :

— Vous comprenez mon point de vue, Fabien-san, je suis l’amie de Kazuko, je n’ai jamais été celle de son père. Que voulez-vous, elle n’est pas responsable de ses crimes... Et pourtant on dirait qu’elle en porte toute la culpabilité. Elle ne m’a jamais rien dit à ce sujet, mais ça se sent… Son père, lui, il s’est toujours cru totalement innocent. Il faut avoir vu ses interviews, vous n’en avez jamais vu ?...

— Non. Comme tout le monde, j’ai bien entendu parler de l’Unité 1682 et je savais qu’il y avait un médecin au milieu de tout ça mais je n’en sais guère plus. 

— Kazuko-san, c’est une femme qui a eu beaucoup de malheurs dans sa vie. Il y a eu la mort de ses parents, mais pas seulement ça… Attendez… oui… il faut que je vous explique, c’est compliqué. Sa mère est morte en accouchant d’elle. C’est terrible ça aussi pour la culpabilité… Et son père, son vrai père, lui, il s’est suicidé quand elle avait neuf ans. Et c’est à ce moment-là que le Docteur Yoshii l’a adoptée. Ce n’était pas son père, en fait, c’était son oncle, le frère de sa mère… Avec sa femme ils n’avaient pas d’enfants. A la fin, elle s’en est occupée comme s’il avait été son père… vraiment. Son vrai père, lui, il était issu d’une famille de grands samurai : l’arrière-grand-père de Kazuko était le chef militaire du han d’Echizen. Echizen, c’était au nord de Kyôto, ça ne s’appelle plus comme ça aujourd’hui… Voilà !… J’en ai trop dit peut-être, excusez-moi, mais c’est quelquefois difficile pour moi d’être assise entre deux chaises. Et puis j’ai beaucoup beaucoup d’estime pour Kazuko, vous savez… Si je vous ai dit tout ça au sujet de son père, c’est aussi parce que je ne voudrais pas que vous l’appreniez autrement.

— Non non, ne vous excusez pas, c’est une situation un peu particulière, c’est vrai… Yoshimi-san, je tiens à vous dire que votre français est parfait… plus que parfait même ! On en oublie que vous êtes étrangère… non… enfin pas française, c’est ce que je voulais dire… C’est extraordinaire, où l’avez-vous appris ?

— D’abord à Kyôdai [2] et après j’ai passé cinq ans à Paris et deux ans à Tours. A Paris, j’habitais rue du Conseiller-Collignon, vous connaissez ?

— Attendez… oui… c’est du côté de La Muette, ça, non ?...

— Oui, juste à côté… J’étudiais à l’Alliance française…

— C’est un quartier agréable, tout près du Bois de Boulogne. J’ai habité seize ans en haut de la rue du Ranelagh, juste de l’autre côté de la passerelle, vous voyez ?...

— Ha oui, très bien, j’y passais souvent pour aller à l’église de l’Assomption.

— Ha bon ?... On s’est peut-être croisé et on se retrouve ici, le monde est décidément petit ! Mais alors… excusez-moi, vous me dites que vous alliez souvent à Notre-Dame de l’Assomption… Vous êtes chrétienne, Yoshimi-san ?

— Oui… Toute ma famille est chrétienne, et depuis plusieurs générations… Bon, pour ce qui vous concerne, Fabien-san, si ça vous intéresse de  rencontrer Kazuko, je crois que le mieux serait de participer à l’un de ses chanoyu. Elle en donne un mercredi ou jeudi prochain, je ne me souviens plus. Je crois que je peux vous y faire inviter… Si je vous fais cette proposition, c’est parce qu’on ne se rencontre pas comme ça à Kyôto. Vous savez, c’est très traditionnel ici. Et Kazuko-san aussi. Vous pourriez venir ?

— Bien sûr, je suis ici pour prendre des contacts, si cette dame peut m’aider, c’est avec grand plaisir. Et si je peux en savoir un peu plus sur le chanoyu, c’est encore mieux.

— Alors, je lui téléphone ce soir ou demain et je vous tiens au courant pour le jour. Et l’heure aussi, bien sûr. Ce sera un chakai… Un chakai c’est un petit chanoyu… En hiver, c’est difficile de rester quatre heures dans le sukiya.

— Merci de ce que vous pourrez faire.

— Ha oui, encore une chose : s’il n’y a pas de problème – j’espère qu’il n’y en aura pas – vous allez recevoir une invitation. Il faudra me donner votre adresse à Kyôto tout à l’heure. Quand vous aurez reçu l’invitation, rappelez-moi absolument pour que je vous explique la marche à suivre. C’est aussi très formel, il y a des impairs à ne pas commettre… Non, attendez, je réfléchis…  ce sera peut-être mieux de nous donner rendez-vous quelque part avant pour vous expliquer un peu tout ça… Oui, je crois que ce sera mieux, non ?

— Oui, et certainement plus facile pour moi, à ce que vous me dites…

— Je vais le dire à Kazuko, je vais lui dire que c’est moi qui vais vous apprendre les rudiments, pour le chanoyu lui-même et aussi pour tout ce qui précède dans le jardin. Il y aura d’autres invités et il y a un rang hiérarchique à respecter. Il vous faudra savoir un peu ce qu’il faut faire dès qu’on arrivera à la porte de sa maison. C’est comme ça, c’est le Japon, tout est comme ça au Japon, vous le savez, n’est-ce pas ?

— Je sais, Yoshimi-san, je sais, lui répondit Fabien en souriant avec un air entendu.

Bien sûr, puisque vous êtes étranger, le kimono n’est pas de rigueur. D’ailleurs les hommes ne le portent plus maintenant, même pour les chanoyu

— Vous pensez que je dois m’habiller comment ?

Yoshimi prit le temps de réfléchir un instant et lui répondit ainsi :

— Est-ce que vous avez lu le Livre du thé, Fabien-san  ?...

— Celui d’Okakura ?

— Oui.

— Oui, je l’ai lu, mais pourquoi ?

— Est-ce que vous vous souvenez de ce qu’il a écrit ?

— Vous voulez dire pour l’habillement ?

— Oui…

— Non, pas le moindre souvenir.

— « Qui ne s’est fait beau soi-même n’a pas le droit d’approcher la beauté ». 

— Oh là là, répondit Fabien sur l’air de la plaisanterie, c’est un peu angoissant ce que vous me dites là…

— Non non, ne prenez pas ça au pied de la lettre. On n’y vient pas en jeans, c’est tout. Et puis vous devez le savoir, Fabien-san, un chanoyu, c’est un moment dédié à l’art et à la beauté.

— Mais dites-moi, Yoshimi-san, vous savez, cela fait douze ans que je n’ai pas parlé japonais. Kazuko-san…

— Oh, elle parle anglais, n’ayez crainte !... Vous aussi, n’est-ce pas ?...

— Oui, c’est sans problème.

— Donc je vous téléphone dès que j’ai réussi à joindre Kazuko.

Sur ces mots, ils prirent congé l’un de l’autre. Elle lui téléphona le soir même : « Le chanoyu c’est le 14, c’est jeudi et c’est à 14 heures. J’ai téléphoné à Kazuko, c’est d’accord, elle va vous envoyer une lettre d’invitation. Pour notre rendez-vous avant, je vous propose 13 heures 30 dans le lobby de l’Hôtel Nenrin-bô. C’est à Takagamine [3], dans Senbon dôri, presque tout au nord de la rue, juste à côté du Kôetsu-ji. C’est à deux ou trois cents mètres de sa maison. Il faudra marcher un peu à pied, j’espère qu’il ne pleuvra pas… Ha oui, il faut y aller en taxi parce que le métro ne va pas jusque-là. » Fabien prit note de ces informations.

Yoshimi le rappela un quart d’heure plus tard : « J’ai réfléchi, lui dit-elle, il faudrait avancer un peu l’heure car j’en aurai peut-être plus à vous dire et aussi des choses à vous donner pour le rituel : 13 heures, ça va ? » Fabien lui répondit que c’était d’accord. Après qu’ils eurent raccroché, il se remit à penser à cette filiation diabolique entre la femme qu’il allait rencontrer et celui que le monde entier considérait comme le Mengele japonais.

 

*

 

Takagamine, le quartier le plus résidentiel de Kyôto, est situé au nord de la ville. La partie du quartier où demeurait Kazuko Yoshii est un silencieux îlot de verdure jouxtant la rive ouest de Gion-Gawa, au flanc même du Hidari-daimonji, l’un des cinq monts qui entourent Kyôto et sur lesquels, chaque été après la commémoration de la fête bouddhiste du retour des ancêtres, sont allumés de grands feux représentant des caractères chinois et qui sont visibles de toute la ville.

Takagamine doit notamment sa beauté au charme puissant de sa forêt de cryptomères dits de Kitayama. Pour quiconque se sent familier de l’âme japonaise, c’est ici, dans cette cathédrale naturelle qui s’élance très haut vers le ciel, qu’il semble qu’on en approche le mieux le mystère. L’œil de Kurozawa paraît hanter les lieux et il suffit de peu d’imagination pour y faire revivre les deux sœurs jumelles de Kawabata.

Non loin de là se trouve le Kôetsu-ji, un temple réputé depuis le début du 20-ième siècle pour ses réunions de maîtres de thé. C’était notamment en raison de cette proximité que le père du Docteur Yoshii, lui-même également maître de thé, avait acquis le domaine. Le Kôetsu-ji est surtout renommé dans tout le Japon pour ses jardins. En automne, les couleurs des frondaisons de ses petits bois d’érables explosent en offrant à la vue toutes les nuances des rouges, des bruns, des oranges, des jaunes, des pourpres et même des roses.

Un portail de bois constituait l’entrée du domaine. Au delà, une allée de graviers s’y enfonçait à travers une bambouseraie, se séparant bientôt en deux par une fourche. L’allée de droite, très étroite et où l’on ne pouvait circuler qu’à pied, était en terre battue et menait à un petit belvédère. De là, on apercevait en contrebas un grand jardin. Sur le belvédère avait été aménagé un rustique abri en bois qui était couvert par un toit de tuiles grises et au dessous duquel se trouvait un banc.

L’allée de gauche, plus large que celle de droite et qui était la continuation de celle de l’entrée était, elle aussi, couverte de graviers et conduisait à une vaste pelouse où trônait un massif camphrier aux branches trapues que l’hiver avait mis à nu.

Au delà de la pelouse s’élevait un grand manoir de style occidental qui était adossé à une futaie d’érables. Le Docteur Yoshii avait hérité le domaine de son père qui avait fait construire le manoir en 1913.

L’allée de graviers faisait le tour de la pelouse pour permettre aux voitures de s’arrêter devant l’entrée du manoir et regagner le portail pour en sortir. A gauche de la pelouse, à moitié dissimulée derrière un taillis de petits conifères, on apercevait un hanare, [4] la dépendance d’une maison japonaise traditionnelle qui montrait que le domaine était ancien.

Le manoir, dont le corps principal s’élevait sur deux niveaux, était d’un bleu pastel tirant vers le gris. Il possédait de nombreuses fenêtres aux encadrements et aux volets de couleur crème. Bien que l’ensemble ne fut pas d’un style japonais traditionnel, l’impression qui se dégageait des rapports des bâtiments avec la nature environnante était celle d’une même volonté de les cacher que celle des architectes japonais du passé. Cet agencement de l’espace faisait régner sur les lieux une ambiance de secret et de mystère.

Devant le rez-de-chaussée, un petit escalier d’une demi-douzaine de marches menait à un perron qui se prolongeait de chaque côté par une galerie couverte bordée vers l’extérieur d’une balustrade à colonnettes. A l’unique étage, sur le devant du bâtiment, une grande loggia aux fenêtres à petits carreaux s’étirait sur toute sa largeur. La galerie et la loggia étaient de la même couleur crème que les garnitures des autres ouvertures.

Au rez-de-chaussée, le milieu du flanc droit du corps principal était percé d’une autre entrée qui était couverte, elle, par un auvent de plusieurs mètres qui lui était perpendiculaire et au dessus duquel on apercevait une terrasse bordée par une autre balustrade à colonnettes. De l’extrémité de l’auvent partait une allée qui, quelques mètres plus loin, perçait en descendant le petit bois qui entourait le manoir et le reliait ainsi à un grand jardin situé en contrebas et qui, lui-même, conduisait à un jardin de thé.

Le coin droit de cette face du manoir était flanqué d’une tournelle dont une partie de la façade était arrondie, l’autre de section carrée. Sa hauteur dépassait le corps principal de deux étages et sa partie circulaire était surmontée par un toit d’ardoises en forme de cloche.

 

*

Le jour du chanoyu était venu. Dès qu’il fut réveillé, la première pensée de Fabien fut pour la phrase d’Okakura que lui avait citée Yoshimi : « Qui ne s’est fait beau soi-même n’a pas le droit d’approcher la beauté. » Il se leva et fit coulisser les shôji. De sa chambre qui donnait sur le petit jardin du ryokan, il pouvait apercevoir le ciel. En ce début de matinée, il était d’un bleu intense et la température, comme les jours précédents, presque aussi douce que celle d’un jour de printemps. Une fois qu’il eut pris son bain, il lui fallut décider des vêtements qu’il allait porter. Après quelques hésitations, il opta finalement pour le pantalon gris, la chemise tibétaine blanche à col rehaussé et la veste noire qu’il garnirait d’une pochette rouge. Cette tenue lui parut être un moyen terme entre l’exotisme des kimonos des femmes et l’uniforme d’employé de banque cravaté dans lequel il ne se serait guère senti à l’aise.

Il prit un taxi et arriva à l’heure dite dans le hall d’accueil de l’hôtel où il devait rencontrer Yoshimi. Elle y entra quelques minutes plus tard. Elle était maquillée de façon très soignée et vêtue d’un kimono uni de couleur pêche qu’elle avait agrémenté d’un obi noir à motifs tissés de chrysanthèmes stylisés. Fabien l’aperçut, mais ne la reconnut pas. Elle s’approcha de lui et lui dit en souriant et en agitant la main devant ses yeux : « Fabien-san, coucou !… » Ne sachant comment lui exprimer son heureuse surprise à la vue de la transformation et craignant de commettre un impair, il s’en tint à lui rendre un sourire qui en disait long, puis ils se saluèrent et s’assirent.

— Avant d’oublier, Fabien-san : dans le sukiya, vous aurez besoin de deux accessoires : un éventail et un kaishi. Le kaishi c’est pour manger les petits gâteaux et s’essuyer les doigts. Voici, dit-elle encore en plongeant la main dans son sac, je vous les ai préparés. Ils sont dans ce petit sac. Tous les invités viennent au chanoyu avec un sac en tissu comme celui-ci. Je vous l’ai choisi violet, j’espère que ça vous plaît…

— C’est parfait, Yoshimi-san, parfait, répondit-il en souriant.

— Vous verrez en observant les autres, le kaishi on ne s’en sert pas pour essuyer le bol… Le bol, on l’essuie avec les doigts…. Bon, mais je préfère vous expliquer tout ça par le début. Après le portail, au début du jardin, on va s’arrêter à un banc. C’est là où s’attendent les invités. Aujourd’hui nous serons cinq : Monsieur Kimura qui est l’adjoint à la culture du maire de Kyôto, Oyabu-sensei, une calligraphe très connue à Kyôto et Monsieur Otani. Et vous et moi, bien sûr ! Otani-san, lui, c’est un ancien professeur de littérature de Kazuko à Kyôdai. Ce qu’il faut savoir c’est qu’à chacun de nous, Kazuko a attribué un rang. En fait c’est un ordre hiérarchique : premier invité, deuxième invité, etc. Le rang figure sur les lettres d’invitation qui nous ont été envoyées. Au fait, vous avez reçu la vôtre ?

— Oui oui, elle est là, je l’ai prise avec moi.

— Ha oui, le rang se détermine à la fois selon la position sociale et le degré de connaissance du rituel. Vous, Fabien-san, comme vous êtes étranger et que vous ne le connaissez pas, excusez-moi, vous êtes le cinquième invité. Ce doit être écrit sur la lettre d’invitation, n’est-ce pas ?

— Oui, j’ai vu ça.

— J’espère que vous ne vous en formaliserez pas…

— Bien sur que non, Yoshimi-san, c’est normal… Mais dites-moi, la position sociale, est-ce que ce n’est pas un peu épineux à déterminer pour l’hôtesse ?…

— Bien sûr que oui ! C’est même quelquefois un véritable casse-tête, surtout quand il faut aussi prendre en compte l’expérience du chanoyu… En fait, il faut faire un cocktail des deux… Oui c’est difficile, c’est vrai… Ce que vous devez savoir aussi, c’est que c’est celui des invités qui connaît le mieux le rituel après le premier invité qui est le dernier à qui l’hôtesse sert le thé… Ceci, parce qu’il a un rôle spécial à jouer vis-à-vis des autres invités… C’est compliqué, n’est-ce pas ?...

Fabien répondit à cette question de Yoshimi en lui en posant une autre, l’air quelque peu embarrassé :

— Yoshimi-san… les invités, ce sont des amis du Docteur Yoshii ?

— Non non non non non, Fabien-san ! depuis sa mort, Kazuko a rompu tout contact avec eux. Ce sont ses propres connaissances, elle est maître chez elle maintenant.

Fabien se sentit rassuré.

— Où en étions-nous ? poursuivit Yoshimi. Ha oui, aujourd’hui, c’est Monsieur Kimura qui est le premier invité et c’est moi qui suis la seconde. Après la réunion des invités au banc, on doit aussi marcher dans cet ordre : le premier invité devant, le second derrière tout le monde. C’est donc moi qui doit marcher derrière. Dans le jardin, je ne vous dis pas ce que vous aurez à faire, vous n’aurez qu’à suivre la marche et à imiter ceux qui vous précèdent. Qu’est-ce que je peux vous dire d’autre encore ?... Ha oui, donc, pour nous rendre au sukiya, nous allons traverser tout le jardin. C’est assez grand. Il y a deux parties en fait. La première partie existait déjà avant Meiji. Elle a été dessinée autour d’un portique qui existait déjà. Il est très ancien. Je crois qu’il date du 16-ième ou du 17-ième siècle. Vous verrez, c’est vraiment très beau. Et au printemps ça l’est encore plus avec les pruniers blancs qui sont en fleurs… les narcisses aussi, il y en a partout… Alors, la partie du jardin dans laquelle se trouve le pavillon de thé et le pavillon de thé lui-même, c’est le Docteur Yoshii qui les a conçus, je crois après la guerre, quand il a été rappelé de Mandchourie.

Je dois vous dire aussi qu’on arrive au sukiya par un chemin qu’on appelle le roji. Roji ça signifie : « sol de rosée ». La porte d’entrée du sukiya est un peu spéciale, Fabien-san, vous verrez aussi… Toutes sont comme ça. Ce n’est pas vraiment une porte, on dit nijiriguchi en japonais. Ca veut dire à peu près : « avancer à genoux par le trou ». On doit donc y entrer assis seiza, et même nous, les Japonais, on est obligé de baisser la tête pour pouvoir passer. Ca, c’est en signe d’humilité… Vous, Fabien-san, vous êtes grand, ce sera peut-être un peu difficile… Pour les personnes très importantes, il y a aussi une porte normale. Eux, Ils n’ont pas à s’humilier… Puis elle ajouta avec un large sourire : on voit mal l’empereur avancer à genoux par le trou. Le shôgun non plus, il n’aurait pas aimé…

Alors, dans le cha-shitsu [5] maintenant, qu’est-ce que vous devez savoir ?... Voyons, voyons… je vous ai parlé du kaishi… et de l’éventail…. Ha oui ! L’éventail, on doit le placer devant soi quand on s’assied… Le kaishi, je vous l’ai dit, c’est pour s'essuyer les doigts après avoir mangé les petits gâteaux, ce n'est pas pour essuyer le bol, n'est-ce pas !...

—...

— Oui, là aussi vous observerez discrètement du coin de l’œil ce que font les autres et vous essaierez de faire comme eux.

Dans le cha-shitsu, au début, pour les salutations aux objets d’art, c’est pareil, vous imitez ceux qui passent avant vous. Vous verrez, dedans c’est un peu comme dans un musée… mais il y a très peu d’objets, c’est vrai… C’est un tout petit musée alors… Quoi d’autre ?... Oui, juste après les salutations aux objets, quand Kazuko ira s’asseoir avec les suiko — les suiko ce sont les sucreries —, quand elle ira s’asseoir et qu’elle s’inclinera devant les invités, ce sera seulement Monsieur Kimura qui devra s’incliner avec elle, ceci parce qu’il est le premier invité. Donc, là, vous ne le suivez pas, vous faites comme les autres, comme moi, vous ne bougez pas. Ce sera seulement quand Kazuko reviendra du mizuya [6] et qu’elle ira s’asseoir avec le vase à eau que nous devrons tous nous prosterner avec elle. Essayez de vous en souvenir, ça fait partie des règles qui contribuent à l’harmonie et au respect des autres… L’harmonie et le respect, ce sont deux des trois principes sur lesquels est basé le chanoyu. Ca me fait penser,  Fabien-san, je ne vous l’ai pas dit : Kazuko, ça signifie « Enfant de l’Harmonie ». Vous connaissez le but d’un chanoyu, n’est-ce pas ?...

— Yoshimi-san, pardonnez-moi, je vous ai dit que j’étais resté très ignorant du chanoyu…

— Ha oui, excusez-moi… Le but du chanoyu c’est la sérénité, c’est jaku. Et l’harmonie c’est wa, mais on le prononce aussi kazu… Kazuko… « Enfant de l’Harmonie », voilà !… Pour tenir votre bol, c’est pareil, vous essaierez d’observer et d’imiter ce que font les invités qui vous précèdent, surtout pour éviter de le casser… On le tient les coudes posés sur les cuisses. Et ne vous inquiétez pas, personne ne vous en voudra si vous ne buvez pas exactement selon les règles. En principe, on boit et on fait du bruit avec ses lèvres quand on aspire les dernières gouttes de thé.

Encore une chose, Fabien-san : dans un chanoyu, ça, vous le savez certainement, on ne parle presque pas. La conversation ne porte pratiquement que sur les œuvres d’art. Vous verrez, Kazuko a acquis un magnifique bol oribe-yaki et pour elle, le thé d’aujourd’hui, c’est l’occasion d’en faire profiter ses invités. Vous connaissez Oribe, Fabien-san ?

— Non, pas du tout.

— Furuta Oribe, c’était un grand maître de thé de l’époque Azuchi-Momoyama.

— Azuchi-Momoyama, attendez, c’est le 16-ième siècle, ça ?

 Exactement.

Un bol de quatre cents ans, bigre !

 Non non, celui-ci est du 17-ième siècle !... Oribe-yaki : dans le style Oribe mais fabriqué au 17-ième siècle par un artisan de cette école…

 Ca mérite autant le respect, répondit Fabien avec un sourire et un air admiratif.

 Une autre règle, Fabien-san… non, ce n’est pas une règle, c’est plutôt une recommandation : essayez de toujours regarder à une distance d’environ une largeur de tatami devant vous…

— Attendez, Yoshimi-san… Je dois regarder à une largeur de tatami devant moi, c’est ça ?...

— Oui oui, c’est ça !...

— Un moment, s’il vous plaît, j’essaye… Comme ça… alors, ça veut dire que je ne dois pas lever les yeux, n’est-ce pas ?

— Voilà, c’est ça !... Quoi vous dire d’autre ?... Oui, le thème ! Tous les chanoyu se déroulent selon un thème. Et le thème c’est la surprise. On verra celle que nous a réservée Kazuko… Voilà… je crois que c’est tout… On y va ?

— On y va !

Sur le chemin, Yoshimi demanda à Fabien s’il avait vu la forêt de cryptomères.

— Oui, mais il y a quinze ans !

Puis il ajouta en plaisantant :

    Si la forêt est le symbole de l’inconscient, cela voudrait-il dire que les Japonais ont des aspirations bien plus élevées que les autres peuples ?...

— Des aspirations ?... Je ne comprends pas, Fabien-san, qu’est-ce que ça veut dire ?

— On peut dire des idéaux.

Ha peut-être, répondit-elle d’un air amusé, je n’avais jamais pensé à ça.

Puis elle lui cita ce vers, en japonais :

— « Pins et cryptomères se mêlent dans les nuages. » C’est un poème d’Ikkyû, vous connaissez ?

Fabien lui répondit en français :

— Oui, je crois qu’un haïku de Bashô évoque aussi les sugi [7].

— Hééé, lâcha-t-elle, admirative, vous connaissez bien la poésie japonaise, Fabien-san, vous devriez vous entendre avec Kazuko… Ha oui ! j’y pense,  vous verrez, les boiseries du sukiya et du tokonoma [8]  sont toutes faites de ces sugi, c’est de là qu’ils viennent.

 

*

 

Ils arrivèrent devant le grand portail en bois de la propriété de Kazuko un peu avant l’heure. Yoshimi sonna à l’interphone. Quelques instants après, une voix d’homme lui répondit :

— Hai !

— Konnichiwa !... Nakamura desu !

— Hai hai !

Yoshimi tourna la tête vers Fabien qui attendait derrière elle et lui dit :

— C’est Hiroshi-san, l’artisan auquel le Docteur Yoshii avait demandé d’entretenir le sukiya. Avant il en construisait aussi. Il y a quelques années, il a fait faillite parce qu’on n’en construit presque plus aujourd’hui. Vous savez, ça coûte plus cher qu’une maison. Quand l’ancien couple de domestiques a dû partir à la retraite et que Kazuko s’est mise à en chercher un autre, il l’a suppliée de l’embaucher avec sa femme. Ce qui fait que maintenant, il a triple travail, le pauvre : le sukiya, le manoir et le jardin. Et il y a installé tout son atelier de menuiserie. C’est aussi grâce à lui que le jardin est si beau… Ils ont une petite fille de huit ans qui est très mignonne. Ha, voilà !

 Le portail électrique venait de s’ouvrir. Fabien et Yoshimi marchèrent environ vingt mètres jusqu’au belvédère qui dominait le jardin et où l’on pouvait apercevoir l’un de ces petits ponts rouges en arc de cercle typiquement japonais qui se détachait sur la verdure des conifères environnants. Sur le belvédère se trouvait un banc de bois protégé par un auvent de tuiles grises où attendaient déjà Messieurs Kimura et Otani. Chacun se salua de la série de courbettes traditionnelles et Yoshimi présenta Fabien. Madame Oyabu arriva quelques instants plus tard. Une fois qu’à son tour elle fut présentée à Fabien, les invités se rangèrent selon l’ordre hiérarchique et Monsieur Kimura fit un signe de tête qui signifiait qu’ils pouvaient y aller.

Le petit groupe descendit l’escalier de pierre qui conduisait au jardin. Au bas des marches, ce qui s’offrait à la vue était une vaste pelouse vallonnée et en partie boisée. Par un sentier de graviers, ils parvinrent à un étang situé en contrebas et au centre duquel deux petites îles étaient reliées entre elles par un pont sommaire constitué de rondins. Ils passèrent à côté d’un grand portique ancien de style chinois qui était surmonté d’un toit de tuiles grises vernissées. Quelques dizaines de mètres plus loin, sur la gauche, au travers d’une petite forêt de bambou, Fabien aperçut le haut du manoir qui dominait. Les invités continuaient de marcher à la queue leu leu. Ils aboutirent bientôt à une partie du jardin dont le sol était couvert de mousses. Sur le bord du sentier s’alignaient des lanternes de granit. Ils atteignirent ensuite un autre étang qui se trouvait sur leur gauche. Il était plus petit que le précédent et en partie couvert de nénuphars parmi lesquels on voyait s’agiter des carpes. Le petit pont en bois rouge se trouvait à l’autre extrémité de l’étang, comme enveloppé par un sous-bois d’essences à feuilles persistantes. Qui, en passant ici, se dit Fabien, ne penserait pas aux Nymphéas. Il se prit alors à croire à  un monde à l’envers dans lequel Monet aurait influencé le maître-jardinier des lieux. A leur droite, se trouvait une futaie de pins devant laquelle trônait un juniperus finement taillé en nuages. Fabien commençait à mesurer le travail du jardinier.

La petite colonne marcha encore un peu sur le sentier et elle arriva au début d’une allée sinueuse dallée de grosses pierres plates qui venaient juste d’être arrosées et qui s’enfonçait dans la pénombre au milieu d’une autre bambouseraie, plus dense que la précédente. C’était le roji, ce « sol de rosée » dont lui avait parlé Yoshimi. La fraîcheur du lieu qui exacerbait une odeur de mousse dans une ambiance de clair-obscur donnèrent à Fabien le sentiment de changer de monde.

En continuant à marcher quelques mètres sur le roji, ils parvinrent à une pierre grossièrement sculptée en forme de bassin et dans laquelle une eau claire coulait tout doucement. Ils s’y arrêtèrent et se baissèrent à tour de rôle pour s’y laver les mains et s’y rincer la bouche. Une vingtaine de mètres les séparaient maintenant du sukiya. Ils avancèrent jusqu'à une porte basse en bambou. C'était l'entrée du petit enclos boisé où se trouvait le pavillon. 

Le site offrait à la vue deux teintes dominantes qui s’alliaient en une parfaite harmonie : l’infinie variété de verts du boqueteau que quelques rares rayons de soleil qui parvenaient à percer illuminaient par endroits, et la couleur sable des murs de torchis du pavillon. Celui de la façade était ouvert par des fenêtres de papier à petits carreaux. L’une d’entre elles était ronde, les autres étaient soulignées et surmontées par des solives apparentes de couleur bistre. Ce qui sembla à Fabien un ermitage était couvert d’un toit de chaume. Sa façade encore, ainsi que son flanc droit, étaient protégés des intempéries par un auvent de même style, lequel abritait aussi un banc de bois en forme d'équerre. Toujours à droite du pavillon, tout en bas, se trouvait le panneau de bois coulissant du nijiriguchi  dont Yoshimi avait parlé à Fabien. Ce qui semblait, en fait, plus une chaumine qu’un pavillon paraissait enfoui, comme caché sous ce luxuriant  bocage. La rusticité des lieux était accentuée par quelques pierres de granit aux formes variées qui, çà et là, avaient été disposées dans un savant désordre aux abords du pavillon. Le silence n’était troublé que par le gazouillis de quelques oiseaux qui semblaient se réjouir de ce « petit printemps » [9] tardif. Nul endroit au monde, pensa Fabien, ne pouvait mieux convenir comme lieu de retraite.

Après que les invités eurent attendu quelques instants, une jeune femme au port d’aristocrate que Fabien estimait avoir environ vingt-cinq ans arriva par la gauche du sukiya. Elle était très belle et portait un kimono uni de couleur indigo. Elle ouvrit la porte de bambou, s’inclina légèrement les deux mains croisées sur le bas ventre, puis elle s’en retourna à petits pas par où elle était venue et disparut. Les invités entrèrent à leur tour dans l’enclos, se dirigèrent vers la droite du sukiya où se trouvait le nijiriguchi qui donnait directement sur la salle de thé.

C’était une petite salle de quatre tatamis et demi, sans aucun meuble. Une odeur d’encens la parfumait. La couleur des murs était d’un brun pastel, les poutres et les boiseries aux nœuds apparents qui les encadraient étaient mordorées et semblaient avoir été vernies.

Au fond et à droite de la salle se trouvait le tokonoma au fond duquel était suspendu au mur un kakemono avec un poème calligraphié. Sur le sol du tokonoma, légèrement à gauche de la calligraphie, avait été placé un petit vase de style Bizen gris foncé et à la forme tourmentée qui contenait un très discret bouquet composé d’un camélia rouge et blanc en bouton, de trois feuilles et d’une branche nue. C’était les seuls ornements de la pièce. A droite, le mur était ouvert par la fenêtre ronde en papier de riz. A gauche, un fusuma blanc séparait le cha-shitsu du mizuya, la salle où l’on entrepose les ustensiles qui servent à préparer le thé. Légèrement décalé vers la gauche du centre de la salle et sous le niveau du plancher avait été enfoui un foyer carré en terre cuite dans lequel se trouvait un chaudron en métal finement ciselé.

Monsieur Kimura se déchaussa, s’accroupit et ouvrit en la faisant coulisser la petite porte du nijiriguchi. Comme un rayon de soleil dardait aussi à cet endroit précis, par contraste, l’ouverture semblait donner sur une pièce toute noire. Il passa la tête à l’intérieur, s’immobilisa un moment pour habituer ses yeux à la pénombre et aussi pour repérer les lieux et savoir comment il allait s’y mouvoir. Puis il sortit son éventail de la poche de son veston, le déposa devant lui sur le premier tatami, plaça ses deux mains à plat sur le rebord du seuil, avança son éventail, entra, le récupéra, se releva et se dirigea vers la calligraphie. Il s’assit devant, seiza, posa de nouveau son éventail en face de lui, puis, la paume des mains sur le tatami, s’inclina bien bas, lentement et avec respect. Ensuite, il redressa la tête et contempla longuement et avec recueillement le poème, les deux mains toujours sur le tatami. On eut dit qu’il vénérait un dieu. Après, il se prosterna encore avec le plus grand respect, se leva, alla de nouveau s’asseoir seiza devant le chaudron et il recommença tout ce qu’il venait de faire devant la calligraphie. Il gagna ensuite la place réservée au premier invité, légèrement à gauche du tokonoma, et s’y assit. Madame Oyabu entra à sa suite, accomplit le même rituel et vint s’asseoir, perpendiculairement à Monsieur Kimura, tournant ainsi le dos au mur de droite. Puis ce fut le tour de Monsieur Otani, qui, une fois ses prosternations terminées s’aligna sur Madame Oyabu.

Quand vint le tour de Fabien de se déchausser devant le nijiriguchi et de regarder dans la pièce, il fut étonné de constater que l’hôtesse ne s’y trouvait pas. Dès qu’il entra, il fut saisi d’un sentiment étrange, inexplicable, toujours renouvelé à chaque fois qu’il pénétrait dans l’un de ces intérieurs aux petites pièces sombres et aux lumières blafardes et diffuses. Il s’en était toujours senti familier, comme s’il avait déjà connu cet univers, comme s’il y avait vécu dans une vie antérieure. Depuis douze ans qu’il n’était revenu au Japon, il avait oublié les sensations difficilement exprimables que lui occasionnaient ces lieux, celles qui naissaient en lui de la patine du temps sur les boiseries et les rares objets, de l’élégante simplicité des formes, du voile de silence et de mystère qui les habillait, de l’odeur si caractéristique des tatamis, de l’ambiance de calme si propice à la méditation, de la blancheur cireuse des fenêtres en papier huilé, des jeux de l’ombre et de la lumière tamisée qui faisaient varier à l’infini l’accord profond du camaïeu de beiges et de bruns que composaient les murs en torchis et tous les autres éléments de cette architecture d’un autre âge. Il se sentit à tel point envahi par le charme que des larmes embuèrent ses yeux, lui donnant comme la certitude plusieurs fois acquise auparavant que le Japon était décidément « son » pays.

Il s’assit lui aussi à sa place, face au fusuma séparant la salle de thé du mizuya. Puis, ce fut le tour de Yoshimi. Une fois qu’elle fut installée, le silence se fit en quelques instants. On entendait seulement le très léger frémissement de l’eau qui chauffait dans le chaudron et, venant de l’extérieur, un vague bruissement de feuilles qui se mêlait au chant des oiseaux et au lointain croassement d’un corbeau.

Le bruit feutré de l’ouverture du fusuma déchira ce quasi silence. La belle jeune femme qui avait accueilli les invités à l’entrée de l’enclos se tenait là, assise seiza, à environ deux  mètres en face de Fabien. 

C’était un délicieux visage au teint de lys et à l’ovale parfait, avec de grands yeux noirs surmontés de sourcils denses qui s’effilaient finement vers les tempes. Ses cheveux de jais et son rouge à lèvres vermeil rehaussaient la blanche limpidité de son teint. Le col ouvert en V de son kimono qui laissait apparaître, sur son cou, le blanc immaculé du haut de son sous kimono lui donnait encore plus d’éclat.

Fabien fut surtout frappé par son regard qui était à la fois d’une grande douceur et comme scintillant ; un peu, pensa-t-il, comme la brillance des gouttes de rosée dans les premiers rayons du soleil. Mais il lui parut aussi nostalgique, lointain et impénétrable.

Elle était coiffée comme le sont la plupart des femmes japonaises qui portent le kimono, son abondante chevelure tirée en arrière et se terminant par un chignon. Fabien se remémora encore la citation de Yoshimi : « Qui ne s’est fait beau soi-même n’a pas le droit d’approcher la beauté. » 

La jeune femme saisit délicatement le petit plateau de laque noire posé à côté d’elle et où étaient disposées les higashi [10], se leva, entra dans le cha-shitsu et le traversa en passant devant les invités alignés. Fabien remarqua le choix harmonieux de la couleur indigo de son kimono, exactement opposée, dans la gamme chromatique, à celle des boiseries. L’art dans son plus parfait raffinement, pensa-t-il. Son kimono était ceinturé d’un obi gris argent et, en haut du dos, il était orné d’un discret blason familial. Son corps, qu’on devinait fin, se mouvait avec une grâce extrême. Elle semblait glisser plus qu’elle ne marchait. Elle s’avança jusqu’à Monsieur Kimura, s’assit seiza devant lui et déposa le plateau entre eux deux.

Ce ne fut qu’au moment où ils s’inclinèrent lentement l’un vers l’autre que Fabien comprit que c’était Kazuko. Compte tenu de ce que lui avait dit Yoshimi le jour de leur première rencontre, il s’attendait à rencontrer une femme d’un âge déjà mûr. Et c’était la raison pour laquelle, quand il l’avait vue quelques instants plus tôt devant le sukiya, il n’avait même pas supposé que ce puisse être elle. Lui ayant donné vingt-cinq ans et du fait de cette particularité des femmes japonaises à paraître souvent dix ans de moins, elle pouvait donc en avoir trente-cinq, estima-t-il. C’était toujours beaucoup moins que ce qu’il avait imaginé. Il était fasciné par cette beauté. Qui donc, pensa-t-il encore, pouvait mieux porter qu’elle ce prénom d’Enfant de l’Harmonie ? A cet instant il remarqua l’évidente ressemblance de Kazuko avec le portrait du Dr Yoshii que lui avait montré Guibert. C’était plus qu’un air de famille, une sorte de portrait craché. Son trouble était immense. Comment se pouvait-il que Kazuko et un tel monstre puissent appartenir à la même famille ? se demanda encore Fabien. Il ne savait plus non plus que penser de ce prénom, même si Kazuko n’était pas vraiment la fille de Yoshii mais seulement sa nièce.

Elle se leva et retourna dans le mizuya. Elle en revint quelques instants plus tard avec un pot cylindrique d’un grès brun clair qui datait de la période de Momoyama, qui était décoré de feuilles de bambou d’un brun plus soutenu et qu’elle tenait devant elle de ses deux mains. Elle alla de nouveau s’asseoir, déposa délicatement le récipient devant elle, se prosterna devant les invités et tous en firent de même. Suivant les instructions de Yoshimi, Fabien suivit le mouvement. Puis Kazuko se leva de nouveau et effectua plusieurs autres allers et venues du mizuya à la salle de thé en rapportant à chaque fois un ou deux ustensiles, dont le fameux bol récemment acquis.

Il était en grès d’un gris clair, avait la forme d’un cône renversé qui était tronqué à sa base pour être soutenu par un délicat petit pied circulaire. Sur l’extérieur de sa paroi, il était moucheté d’inclusions de cendres et décoré d’une branche avec trois fines feuilles de nanten [11] vertes foncées. Sur sa face interne, pareillement mouchetée, était reproduit le motif de feuillage, mais en plus petit, et son bord présentait une demi-douzaine d’habiles restaurations à la laque d’or.

Quand Kazuko revint et s’assit pour la dernière fois, les divers objets d’art nécessaires au rituel étaient tous harmonieusement disposés à proximité du foyer où se trouvait le chaudron. Elle semblait évaluer leur juste position l’un par rapport à l’autre. Fabien avait déjà oublié sa parenté avec le Dr Yoshii et il pensa qu’il se trouvait dans un sanctuaire de l’ordre et de la précision et que Kazuko en était la prêtresse.

De ses deux mains, elle tenait maintenant face à elle la louche en bambou comme si elle eut tenu un miroir pour s’y regarder, puis elle en frappa d’un coup sec le petit socle, également de bambou, qui servait à poser le couvercle du chaudron, le claquement produit en plein silence marquant le véritable début du rituel. Elle ajusta ensuite son kimono en le tirant légèrement au niveau de la cuisse et, immobile, impassible, les yeux légèrement baissés, se concentra pour préparer le thé qu’allait boire Monsieur Kimura.

Durant toute cette préparation, Fabien admirait la grâce, le soin et la sérénité avec lesquels Kazuko manipulait tous ces objets précieux. Elle se tenait droite comme un i. En haut du dos, la discrète échancrure de son kimono découvrait de façon suggestive, mais très sobrement, une nuque exquise, l’ensemble composant avec son cou une forme gracile et élancée qui fit penser Fabien à l’immortel buste de Néfertiti sculpté par Thoutmès. Il eut aussi tout loisir de contempler ses mains qui étaient d’une teinte opaline et particulièrement délicates et soignées, ses doigts effilés et agiles. Il s’attachait à tous les détails de ses gestes et à apprécier les contrastes ou les assortiments de couleurs et de textures comme la mate blancheur de ses doigts sur la brillance de la laque noire du petit pot à thé, ou encore sur le satiné de la petite serviette de soie diaprée qui servait à purifier les ustensiles. Tout dans son vêtement, son attitude, ses gestes et les choix d’objets et de couleurs qu’elle avait fait apparaissait à Fabien comme une œuvre d’art.

Kazuko se prosterna devant Monsieur Kimura et lui dit d’une voix très douce : « Okashio dôzo. » [12] Monsieur Kimura lui répondit : « Okashio chiodai itashimasu. » [13] Elle continua ensuite la préparation en effectuant avec les ustensiles une autre série de gestes parfaitement rythmés et harmonieux. La subtile odeur du thé qui se dégageait du bol avait maintenant remplacé celle de l’encens et embaumait la pièce. Une fois qu’elle eût achevé la préparation du breuvage, Kazuko tourna la face décorée du bol vers Monsieur Kimura et le déposa devant lui. Tous deux s’inclinèrent de nouveau longuement l’un vers l’autre puis Monsieur Kimuradit à Kazuko : « Otemae o chiodai itashimasu » [14]. Il prit ensuite le précieux bol de ses deux mains, le souleva lentement et, durant quelques secondes, il interrompit son geste pour se concentrer. Ce ne fut qu’après cette suspension du temps qu’il le porta à ses lèvres. Il but en trois ou quatre gorgées et termina en aspirant bruyamment les dernières gouttes de thé. Il essuya ensuite le bol avec son doigt, puis son doigt sur son kaishi, tourna le bol, le posa sur le tatami et le regarda les mains posées à plat sur le sol. Après avoir placé ses coudes sur ses cuisses, il reprit le bol en maintenant la même position, le contempla longuement en le tournant et le retournant plusieurs fois sous toutes ses faces et posa cette question à Kazuko :

 Sôwa-san, vraiment c’est un splendide oribe. On voit qu’il est très ancien, mais je ne trouve pas la signature, de quand date-t-il ? 

De sa voix toujours très douce elle lui répondit :

 On ne sait pas exactement, mais probablement de Kan-ei [15], sous Tokugawa Iemitsu. Il n’y a pas de signature mais on est certain de son origine parce qu’il a appartenu aux Suminokura et qu’il était accompagné de notes qui ont été consignées dans leur journal familial. On me les a données aussi.

 Je trouve que l’or des réparations le rend encore plus beau. Et le pied est d’une telle finesse !

 C’est vrai, n’est-ce pas ?... Merci Kimura-san, lui répondit-elle.

Une fois l’échange terminé, Monsieur Kimura posa le bol, s’inclina longuement les mains sur le tatami pour remercier Kazuko, reprit le bol pour l’avancer un peu plus loin vers elle, s’en approcha en s’aidant des bras pour glisser sur les genoux, et, par deux ou trois répétitions de cette série de gestes, tourna le bol face décorée vers Kazuko et le lui rendit. De façon inattendue parce que délibérément hors des conventions du rituel, Kazuko lui désigna alors le motif de feuilles qui décorait le bol et dit à Monsieur Kimura en baissant les yeux et en insistant légèrement sur le mot nanten : « C’est nanten, qui m’a fait me décider pour cette pièce. » Monsieur Kimura ne répondit pas mais esquissa une prosternation avant de revenir à sa place comme il était venu.

Le lent et compliqué cérémonial entre Kazuko et Monsieur Kimura était maintenant terminé. Il se déroula ensuite sensiblement de la même façon pour Monsieur Otani et Madame Oyabu.

Fabien remarqua que Kazuko faisait toujours preuve d’une très grande attention envers ses invités. Quand ils prenaient leur bol et buvaient, le regard soutenu qu’elle portait sur eux lui paraissait naturellement empreint d’intérêt et de bienveillance, mais en dehors de ces moments-là, il lui semblait qu’il se retirait dans son monde intérieur. Il remarqua aussi qu’elle ponctuait toujours ses phrases d’un sourire, mais qui laissait affleurer comme une ombre de tristesse. Animé du brûlant désir de contempler son visage et de rencontrer ses yeux, Fabien se surprit à avoir plus d’une fois outrepassé les recommandations de Yoshimi de regarder à la distance d’une largeur de tatami devant lui. Dès lors, il dut faire de réels efforts pour maintenir les yeux baissés et continuer à concentrer son regard sur les mains et les gestes de Kazuko.

Petit à petit, le charme des lieux, la contemplation des mains, des gestes, de l’attitude tout entière de Kazuko et des objets d’art qu’elle manipulait fit naître en Fabien de nouveaux sentiments, inconnus jusque-là. Il avait maintenant l’impression d’une magie provoquée par l’art et la beauté et qui instaurait une compréhension secrète entre Kazuko et tous les autres invités. Par moments, lui-même se sentait perdre la notion du moi et s’unir à l’esprit de tous. Jamais auparavant il n’avait eu l’occasion de partager avec autrui des émotions esthétiques d’une telle intensité, jamais la notion d’harmonie entre les êtres ne lui était apparue aussi évidente. Il ne put alors s’empêcher de repenser à la parenté de Kazuko avec le tortionnaire de Ping Fan et se dit que le sens de l’harmonie entre les humains ne devait être ni inné ni congénital.

Après que Monsieur Otani et Madame Oyabu eurent bu, Kazuko adressa à chacun d’eux quelques mots aimables qui, autant que Fabien puisse comprendre, ne lui semblèrent nullement conventionnels, mais adaptés à leur cas ou à la situation. Il pensa alors à cette définition de l’amitié qui veut que l’ami soit celui qui connaît d’instinct les besoins ou les désirs de l’Autre sans même qu’il ait à les formuler.

Vint le tour de Fabien de boire son thé. Une fois qu’il fut prêt, Kazuko lui dit :

— Restez à votre place, Deimaruko-san [16], Nakamura-san va venir chercher le bol pour vous.

— Oui, ce sera plus facile, Fabien-san, surenchérit Yoshimi, c’est quelquefois un peu difficile de glisser à genoux et de faire attention au bol en même temps.

Pendant qu’il buvait, Fabien sentit que Kazuko posait sur lui le même regard intense que sur les invités qui avaient bu avant lui. Après que Yoshimi se fut de nouveau substituée à lui pour rendre le bol à Kazuko, celle-ci demanda en anglais à Fabien s’il comprenait le poème du kakejiku. A sa réponse négative et désolée, elle s’adressa aux autres invités : « Peut-être l’un de vous pourrait-il traduire le poème à Deimaruko-san, n’est-ce pas ? » Yoshimi s’offrit à le faire en français :

— C’est une partie d’un poème de Dôgen, le maître de zen. Il a été calligraphié par Eishû Morimoto, un moine de Kennin-ji [17] qui vivait à l’époque Meiji. Je vous demande un petit instant, Fabien-san… je vais essayer de vous le traduire au mieux… Voici : « Le corps et l'esprit doivent être un et même avec ceux du maître, ainsi que l'eau qu'on verse d'un vase à l’autre. Seul celui qui est capable de se rendre tel pourra recueillir l'enseignement du maître. ».

Fabien vivait maintenant un autre moment de trouble intense. Il ne savait pas vraiment s’il avait été provoqué par le regard de Kazuko ou bien par ces phrases qui corroboraient ce qu’il venait de vivre. En guise de mots de remerciements qui ne lui vinrent pas, il ne sut remercier Yoshimi pour sa traduction qu’en s’inclinant aussi longuement que possible pour dissimuler son émotion. Quand il releva la tête, Kazuko ajouta :

C’est un poème que j’ai voulu dédier à Sen-no-Rikyû, le maître vénéré de tous les cha-jin.

Kazuko réitéra ensuite pour le bol de Yoshimi tous les gestes accomplis précédemment pour les autres invités. Au moment où elle versa les eaux usées dans le récipient qui leur était destiné, Fabien vit du coin de l’œil Monsieur Kimura se pencher légèrement en avant et regarder sans rien dire les autres invités. Il eut l’impression d’une concertation silencieuse entre eux. Puis, Monsieur Kimura dit à Kazuko : « Dôzo oshimaio. » [18] S’ensuivit quelques minutes pendant lesquelles Kazuko effectua une autre longue suite d’actions très codifiées de nettoyage et de rangement des objets. Ensuite elle se leva, puis, comme au début, elle recommença une succession d’allers et venues de la salle de thé au mizuya pour y rapporter les objets. A sa dernière apparition, elle se prosterna devant les invités et tous, y compris Fabien, lui rendirent sa révérence de la même façon, comme au début du rituel. Puis Kazuko se leva et s’en retourna dans le mizuya. Le chanoyu était terminé.

Fabien eut le sentiment que, grâce aux recommandations préliminaires de Yoshimi, il s’en était, somme toute, relativement bien sorti.

Monsieur Kimura, Madame Oyabu et Monsieur Otani sortirent par le nijiriguchi et se retrouvèrent sous l’auvent qui donnait sur l’enclos. Après s’être rechaussés, ils quittèrent immédiatement les lieux. Fabien étant sorti après eux se rechaussa aussi et, un court instant, ne sut quoi faire, hésitant entre les suivre et attendre que Yoshimi sorte à son tour. Une fois dehors, celle-ci dit à Fabien à voix basse :

— Restez, restez, Fabien-san, Kazuko va venir ! Mais on ne va pas rester longtemps, je crois que ce n’est pas le lieu où elle souhaite parler de ces choses.

Fabien comprit que « ces choses » étaient les introductions auprès des groupes de minyô. Quelques instants plus tard, Kazuko arriva vers eux, venant du même côté gauche du sukiya par lequel Fabien l’avait aperçue avant le chanoyu.

De son bras tendu, la main ouverte, elle désigna le petit banc de bois disposé en équerre et invita Fabien et Yoshimi à s’y asseoir. Puis elle en fit de même. Elle ne souriait pas. Fabien le remarqua. Elle s’assit à son tour et, de sa voix toujours très douce,  lui demanda :

— Vous aviez déjà participé à un chanoyu, Deimaruko-san, n’est-ce pas ?

La question lui ayant été posée en japonais, il y répondit de la même façon :

— Oui, Yoshii-san, mais pas dans un sukiya.

 Puis, les mots ne lui venant plus en japonais, il poursuivit en anglais :

— Je vous remercie infiniment de m’avoir donné cette occasion.

Comme il avait pu le faire naturellement avec Yoshimi, Fabien n’osa pas appeler Yoshii-san par son prénom. Il aurait aussi voulu lui faire part de toutes les émotions qu’il avait ressenti durant le chanoyu, mais il ne le put pas, même en anglais. Kazuko demanda ensuite à Fabien, toujours en japonais et avec le même ton amène et affable :

— J’espère que vos genoux n’ont pas trop souffert de notre façon de nous asseoir...

— Iie, daijôbu desu [19], lui répondit-il.

 Du fait que Kazuko ne s’adressait pas à lui en anglais alors que Yoshimi lui avait dit qu’elle le parlait, il sembla à Fabien qu’elle cherchait à mettre une distance entre elle et lui, peut-être même une barrière. De plus, ce chaleureux intérêt qu’elle avait marqué précédemment pour chacun de ses invités, y compris lui, semblait avoir disparu. Il ne comprenait pas pourquoi ce changement d’attitude.

Fabien se demanda alors si ce qu’il avait perçu du caractère de Kazuko durant le chanoyu n’était qu’une façade ou bien si, au contraire, elle ne pouvait vraiment exprimer le fond de sa personnalité que dans ces moments-là. Il pensa aussi à la légendaire retenue des Japonais à exprimer franchement ce qu’ils pensent ou ce qui les gêne. Peut-être, se dit-il encore, n’osait-elle pas lui dire qu’elle ne souhaitait pas parler ici des « choses » très temporelles que Yoshimi avait évoquées quelques instants plus tôt et que l’usage du japonais était sa façon à elle de le lui suggérer. Fabien se demanda aussi s’il avait pu faire quelque chose de travers, mais il ne voyait pas quoi. Et il se dit alors que, dans ce cas, Yoshimi qui était directe et spontanée lui en aurait certainement dit deux mots lorsqu’ils attendaient Kazuko quelques instants auparavant. Et puis il n’y croyait pas vraiment car il lui sembla que Yoshimi avait également perçu ce changement d’attitude. Ne sachant plus comment se comporter, Fabien poursuivit la conversation en adoptant le style de discours peccant que les Japonais utilisent volontiers et qui lui parut convenir à la situation :

— J’ai été certainement très gauche, je vous prie de m’excuser.

 Si vous avez apprécié mon thé, je suis heureuse, c’est tout, lui répondit Kazuko en esquissant un sourire et en s’inclinant légèrement, les yeux baissés.

Quand elle releva la tête, leurs regards se croisèrent furtivement. Fabien crut alors percevoir dans celui de Kazuko cette même contradiction que celle qui lui avait paru lors du chanoyu : à la fois l’expression d’un feu intérieur et celle de la nostalgie.

— Yoshii-san, lui demanda Fabien, quand vous regardiez l’ustensile en bambou qui sert à puiser l’eau dans le chaudron, on aurait dit que vous vous regardiez dans un miroir… Est-ce que cela a un sens particulier ?

— Oui, c’est un symbole du bouddhisme, lui répondit-elle, cela signifie qu’il faut se regarder soi-même, regarder son cœur, son esprit.

A ce moment-là, Fabien remarqua que Kazuko sortit un mouchoir de soie multicolore de la manche de son kimono et que, dans la suite de la conversation, il lui arriva plusieurs fois de baisser son regard vers ses mains qui ne cessaient de le palper. Il se souvint alors de Hankachi, la nouvelle de Ryûnosuke Akutagawa dont l’héroïne parlait avec un détachement apparent de la mort récente de son fils mais dont toute l’angoisse et la tristesse s’exprimaient dans les mouvements crispés de ses mains cachées sous la table. Cependant, il ne parut pas à Fabien que le comportement de Kazuko puisse, pareillement, être mis sur le compte de la mort de son père adoptif. De fait, il ne parvenait pas à discerner s’il était celui d’un caractère rêveur, romanesque, lunaire, peut-être même lunatique, ou bien l’expression d’une angoisse qu’elle ne parvenait pas à dissimiler.

Yoshimi s’adressa alors à Kazuko pour lui poser quelques questions sur le bol. Après y avoir répondu, Kazuko s’adressa à Fabien :

Deimaruko-san, Madame Nakamura m’a parlé de vos projets. Nous pourrions peut-être nous rencontrer de nouveau pour en parler ?

Fabien obtint ainsi confirmation que Kazuko ne souhaitait pas prolonger la conversation et il lui répondit ainsi :

— Ce serait avec plaisir, Yoshii-san, je vous en remercie.

Sur ces mots, Yoshimi se leva et Kazuko et Fabien en firent de même.

— O-chan [20] va vous appeler un taxi, leur dit Kazuko. Le temps que vous parveniez à la porte du jardin, il sera certainement arrivé.

Après les salutations, Fabien et Yoshimi s’en retournèrent. Ils marchèrent quelques dizaines de mètres sans dire un mot. Fabien se demandait toujours qui était cette femme à la personnalité qui lui semblait complexe. Il avait déjà cru comprendre que le fait de porter le même nom que le Docteur Yoshii signifiait qu’elle n’était pas mariée. Yoshimi rompit le silence :

— Je vous avais dit que Kazuko était secrète.

Fabien lui répondit ainsi :

— Yoshimi-san, le nom par lequel l’un des invités a appelé Kazuko, ce n’est pas son nom de famille, n’est-ce pas ?

La question de Fabien était sincère. Il ne comprenait pas pourquoi Monsieur Kimura l’avait appelé Sôwa-san. En même temps, il espérait obtenir de la réponse de Yoshimi une confirmation du fait qu’il avait bien compris que le patronyme de Kazuko signifiait qu’elle n’était pas mariée. La confirmation attendue ne vint pas :

— Ha non non non, lui répondit Yoshimi, j’avais oublié de vous dire. Sôwa, c’est son prénom de thé – on dit chamei en japonais. C’est Sen Sôshitsu XV qui lui a donné. Monsieur Sen, c’est le iemoto [21] actuel d’Urasenke, parce qu’il est le descendant direct de Sen-no-Rikyû. Vous devez savoir, c’est le premier maître de thé, au 16-ième siècle, Kazuko en a d’ailleurs parlé pendant le chanoyu. Vous avez peut-être lu Mort d’un maître de thé, le roman d’Inoue ?….

— Bien sûr, l’histoire du suicide commandé ?

— Oui, c’est ça. Kazuko l’admire. Sen Sôshitsu XV, c’est aussi un cousin de Hirohito. C’est ou c’était, je ne sais pas comment on dit dans ces cas-là... Kazuko porte en fait un peu le même prénom que lui. Sôwa, ça commence comme Sôshitsu, c’est le même kanji. C’est pour marquer la filiation spirituelle entre elle et lui. Et Sôwa ça veut dire « Origine de l’Harmonie » ou « Ancêtre de l’Harmonie ».

— Ha c’est amusant !… enfin c’est… un peu curieux, c’est le contraire de Kazuko.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Vous m’avez bien dit que Kazuko signifie « Enfant de l’Harmonie », n’est-ce pas ?

— Oui…

— Enfant, ancêtre…

— Ha oui… je n’avais jamais fait le rapprochement…

— En tout cas c’est très poétique tout ça.

— Kazuko, c’est aussi une âme poétique. Elle écrit elle-même des poèmes. Souvent ils sont très mélancoliques.

— C’est l’âme japonaise, n’est-ce pas ?

— Oui, et elle dit que c’est en faisant le thé que lui vient l’inspiration... Fabien-san, est-ce que vous savez pourquoi Toyotomi Hideyoshi a ordonné à Sen-no-Rikyû de se suicider ?

Non, pas vraiment, vous savez, j’en suis resté au roman d’Inoue et je dois dire que ce n’est pas très clair dans mon souvenir.

Pour les Japonais non plus, vous savez ce n’est pas très clair. Il y a au moins cinq ou six versions complètement différentes…. L’officielle est celle-ci : Sen-no-Rikyû se serait fait fabriquer une statue de lui-même et il l’aurait fait placer au dessus du grand portique du Daitoku-ji… Vous imaginez un peu Toyotomi et sa cour obligés de passer sous la statue ?...Peut-être même l’empereur !… Ca c’était vraiment inacceptable… Le crime de lèse-majesté !... Alors on dit que Toyotomi serait entré dans une fureur noire et qu’il aurait fait décapiter et déboulonner la statue. Et ce serait donc pour cette raison qu’il aurait ordonné à Sen-no-Rikyû de se faire seppuku [22]… L'une des autres hypothèses qui combattent la version officielle est en rapport avec le thé – Sen-no-rikyû enseignait le thé à Toyotomi, vous devez le savoir, n’est-ce pas, puisque vous avez lu le roman d’Inoue ?

Oui, Toyotomi c’était le shôgun ?

— Pas exactement, à cette époque c’était le taikô. Qu’est-ce que je vous disais ?... Ha oui, cette hypothèse-là est aussi en rapport avec certains gestes de Kazuko que vous avez vus tout à l'heure. Vous vous souvenez de sa façon de plier le fukusa ?

— Le fukusa ?…

— Oui, vous savez, c’est la petite serviette de soie mauve qui lui a servi à purifier la boîte à thé et la petite cuiller en bambou.

— Ha oui !

— Et est-ce que vous avez remarqué se façon de la plier ?

— Pas vraiment, non.

— Ca ressemble beaucoup aux gestes d’un prêtre catholique quand il manipule le ciboire, je crois avant l’élévation.

— Ha, oui… peut-être, oui… oui oui vous avez raison !

Eh bien c’est parce que Sen-no-Rikyû aurait été chrétien. Bien sûr secrètement puisque les chrétiens à l’époque étaient pourchassés.

— Torturés et mis à mort aussi.

— Non, ça c’est un peu plus tard, les crucifixions, c’est sous les Tokugawa… Alors, pour certains Japonais aujourd’hui, les gestes avec la serviette de soie seraient donc une sorte de message secret de Sen-no-Rikyû pour révéler sa foi à la postérité… J’ai lu ça dans un article du Chuô Koron, c’est une revue littéraire très fameuse au Japon. C’est Kazuko qui m’a montré l’article.

— Et vous voulez dire que c’est parce que Sen-no-Rikyû était chrétien que Toyotomi lui aurait ordonné de se suicider.

— Voilà !... Mais je vous ai dit c’est seulement une hypothèse parmi d’autres. Et on n’est pas certain qu’il était chrétien.

— Mais à ce moment-là, s’il l’était vraiment, demanda Fabien, comment est-ce que Toyotomi l’aurait appris ?... Est-ce qu’il aurait capté le message avec la serviette pendant un chanoyu ?

— On n’en sait rien. Comme je vous ai dit, c’est très nébuleux. Peut-être est-ce qu’il l’aurait appris d’une autre façon, je crois que personne n’en sait rien.

— Yoshimi-san, lui demanda alors Fabien, j’ai encore une question à vous poser.

— Je vous en prie, si je peux y répondre...

— Les feuilles qui décorent le bol, elles ont une signification particulière ?

— Non, je ne crois pas.

— Pourtant, Kazuko a dit que c’était la raison pour laquelle elle l’avait acquis…

— Oui, Fabien-san j’ai bien remarqué aussi, mais… comment dire… oui, elle a joué sur les mots, sur la phonétique. Si on sépare nan et ten, - nanten c’est le nom de la plante -, nan ça veut dire « difficulté » ou « péril » et ten c’est « transformer »… Nanten, ça peut donc aussi vouloir dire : transformer une difficulté ou un péril… 

Fabien se sentit confus et ne sut quoi répondre. En même temps, il essaya de relier ce que venait de lui dire Yoshimi à ses questionnements sur Kazuko. Il trouva l’occasion de faire diversion et d’alléger l’atmosphère quand, un court instant plus tard, ils parvinrent au petit étang qui, lors de leur arrivée, lui avait rappelé Les Nymphéas.

— Yoshimi-san, lui demanda-t-il, en montrant du doigt le pin taillé en forme de nuages, c’est difficile à croire que Hiroshi-san puisse s’occuper de tout ce jardin tout seul. Regardez, rien que ce pin… Ou alors, il doit avoir des journées qui font cent ou deux cents heures…

— De temps en temps, pour certains travaux, ils font appel à une entreprise, mais le gros du travail, c’est quand même lui qui le fait.

Puis Yoshimi demanda à Fabien :

Vous savez certainement que ce sont les maîtres de thé qui sont à l’origine de l’art des jardins...

— A l’origine, non pas vraiment. Vous voulez dire qu’avant Sen-no-Rikyû, il n’y avait pas de « jardins japonais » ? Je ne sais pas comment dire autrement.

— Exactement. En fait, il a aussi créé le premier sukiya. Et après, les cha-jin ont influencé toute l’architecture japonaise… Ils ont aussi poussé au développement de la calligraphie, bien sûr aussi de la céramique, de l’art du laque, de la poésie même… Ils sont aussi à  l’origine de l’ikebana et j’en  oublie certainement… Tenez oui, par exemple, quand on est dans un restaurant et qu’on admire la façon dont sont présentés les plats, eh bien c’est encore à eux qu’on le doit. Ils ont aussi parfait l’art du kimono, certains en ont dessiné les tissus. En fait, un très grand nombre de nos arts traditionnels, c’est au chanoyu qu’on les doit.

Alors, la cérémonie du thé, c’est un peu comme la mère des arts japonais, quoi…

— Voilà, Fabien-san, c’est ça, c’est exactement ça !

— C’est très intéressant tout ça, Yoshimi-san, très intéressant, grâce à vous j’ai vraiment beaucoup appris aujourd’hui.

Fabien se remit alors à penser au Docteur Yoshii qui avait conçu le jardin de thé. Là encore, cette cohabitation, chez la même personne, de la sensibilité artistique et du goût pour les atrocités ne manqua pas de lui occasionner des réflexions sur le beau et le bien, le mal et la beauté. Et puis, à quelle sorte de méditation un homme pareil aurait-il bien pu s’adonner dans son pavillon de thé ?... Il se souvint aussi des films sur la Seconde Guerre mondiale qu’il avait vus et qui montraient que nombre d’officiers nazis étaient des mélomanes. S’agissant de la beauté, d’autres questions sur Kazuko elle-même surgissaient et auxquelles il ne parvenait toujours pas à répondre. Il les chassa aussi rapidement qu’elles lui étaient venues et dit à Yoshimi :

— J’ai une idée pour nous revoir avec Kazuko.

— Ha bon, laquelle ?

— Il faut d’abord que je m’assure que c’est vraiment possible… et quand également. Je saurai tout ça demain. Je vous téléphonerai demain soir pour vous en parler et savoir si la date vous convient à vous et à Kazuko.

— Vous m’intriguez, Fabien-san.

— Non, ce n’est pas pour faire des mystères mais je ne veux pas m’avancer avant d’être sûr.

— C’est bien, je vous attends donc demain au téléphone.

Une fois arrivés au portail du jardin, le taxi les attendait. 

*

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[1] Iemoto : grand maître.

[2] Kyôdai : contraction de Kyôto Daigaku, Université de Kyôto, l’une des plus prestigieuses du Japon.

[3] Il faut prononcer Takagaminé

[4] Hanare (prononcer hanaré) : pavillon ou chambre isolée.

[5] Cha-shitsu : salle de thé.

[6] Mizuya : littéralement : « salle d’eau ». C’est la petite salle où l’hôte ou l’hôtesse range les ustensiles nécessaires à la préparation du thé.

[7] Sugi : cryptomères.

[8] Tokonoma : alcôve présente dans toutes les maisons traditionnelles.

[9] Petit printemps :  termes utilisés dans la langue japonaise (koharu). Il s’agit d’une période inattendue de beau temps et de douceur, entre la mi-octobre et la mi-novembre. Elle correspond à notre été de la Saint-Martin.  « Petit printemps tardif » signifie donc que c’est l’été de la Saint-Martin qui est tardif, et non le printemps stricto sensu.

 [10] Higashi : littéralement « gâteaux secs ».

[11] Nanten : en français, nandine domestique, bambou sacré ou bambou céleste. Malgré son nom, cette plante n’a aucun rapport avec le bambou.

[12] La phrase signifie : « Veuillez vous servir des sucreries, je vous prie. »

[13] La phrase signifie : « Je vais commencer à manger les sucreries. »

[14] La phrase signifie : « Je vais commencer à boire le thé. »

[15] Kan-ei : dans la chronologie des ères impériales, période s’étalant de 1624 à 1643, Tokugawa Iemitsu étant le shôgun, véritable maître du Japon de l’époque (période d’Edo).

[16] Le nom de famille de Fabien est Di Marco. L’orthographe adoptée est celle de la prononciation japonaise dans laquelle les consonnes isolées sont inconnues. A noter : la diphtongue « Di » n’existant pas non plus dans la langue, elle est prononcée Déi.

[17] Temple bouddhiste rinzai de Kyôto. Le rinzai est l’une des grandes sectes zen.

[18] La phrase signifie : « Vous pouvez terminer, s’il vous plaît. »  La coutume veut que ce soit au premier invité, et non à l’hôtesse, que revient la décision du nombre de tournées de bol.

[19] Iie, daijôbu desu signifie : « Non, ça va. »

[20] Oji-san signifie « Oncle ». C’est la façon japonaise de désigner un homme familier mais plus âgé que soi-même, en l’occurrence, Hiroshi Uchida, le jardinier de Kazuko. O-chan est la façon de la région du Kansai (Kyôto, Osaka, etc.) de dire « Oji-san », dans ce cas « L’Oncle ».

[21] Iemoto : Grand maître.

[22] Seppuku : synonyme de hara-kiri mais beaucoup plus utilisé par les Japonais.

 

   

 

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